Des terres abandonnées parce que trop dures à cultiver. Des sols qu’on appelle ici la cailleresse. Un climat méditerranéen qui devient chaque année plus franc. Et des paysages qui restent, malgré tout, incroyables.
On est installés sur les contreforts du plateau du Larzac. Des zones en terrasse, en pente, dans la forêt. On voit le Larzac de nos champs, une avancée du plateau qui forme comme un cirque au-dessus de nous. En montant un peu, on aperçoit la plaine de l’Hérault, et par temps clair, jusqu’à la mer.
Il y a trente ou quarante ans, le climat ici était méditerranéen atténué : on était dans les terres, au pied du plateau, un peu protégés. Aujourd’hui, c’est un méditerranéen assez franc. La végétation le dit clairement.
Les chênes blancs, les frênes qui constituaient la forêt galèrent. Les frênes perdent leurs feuilles en août. L’automne, ici, c’est en août. Les châtaigniers sont tous morts à cause d’une maladie, l’encre. Ce qui tient, ce sont les espèces méditerranéennes pures : chêne vert, filaire, nerprun, bruyère arborescente, genêt. Elles sont adaptées à la sécheresse. Les autres, moins.
Ce qu’on a ici, c’est un maquis humide en voie de maquis sec. La formule résume bien : ce qui était encore forestier il y a quelques décennies devient de plus en plus aride. Et les sols peu profonds accélèrent le phénomène.
La saison des pluies, ici, c’est l’automne. En général, les premières pluies arrivent fin septembre ou en octobre. Cette année, elles sont tombées autour du vingt octobre. De la récolte, on n’a pas eu une goutte d’eau, ce qui était idéal pour finir la saison. Mais la végétation avait beaucoup souffert.
Chaque été, on tape deux à trois mois de sécheresse réelle : plus d’eau du tout. C’est la contrainte qui a tout conditionné dans notre façon d’irriguer, pas de forage, pas de réseau, uniquement de l’eau de pluie récupérée et stockée.
De plus en plus, les épisodes pluvieux méditerranéens arrivent en plein hiver sous forme de pluie soutenue intense, ce qu’on n’avait pas avant. Les saisons se décalent. Les printemps sont aussi de plus en plus secs.
En pleine saison, on est entre douze et quatorze heures de soleil par jour, et entre quatorze et seize heures de durée du jour. C’est un ensoleillement très généreux.
Les nuits d’été ne sont pas fraîches. Ça ne redescend pas beaucoup. C’est un facteur important pour la culture : les nuits chaudes en début de saison favorisent la croissance, et en fin de saison, pendant la floraison, elles permettent à la fleur de se développer correctement. Dans le Nord, les nuits sont plus froides en fin de saison. La fleur se développe moins bien. Un ensoleillement insuffisant pendant la floraison, des températures nocturnes plus basses : le résultat est différent. Comme une tomate qui mûrit moins bien dans le Nord que dans le Sud.
Les sols sont très variables d’une parcelle à l’autre selon la roche mère. Sur les zones avec du grès, le sol est sableux, très sec, très peu profond : c’est le mode maquis pur. Sur les endroits où les anciens ont terrassé et constitué des sols profonds de deux ou trois mètres, on a de la belle terre argileuse. Mais partout, c’est pauvre. Ici, on appelle ça la cailleresse. Il y a que des pierres.
Travailler ces sols, c’est un apprentissage en soi. Comment on les prépare pour les rendre vivants avant chaque saison.
Ces terres ont été abandonnées. Les anciens sont partis cultiver dans la plaine, sur du plat. On comprend pourquoi quand on travaille ici. Tout est en terrasse, les accès sont difficiles, les camions refusent de descendre livrer. C’est du mode hardcore.
On est convaincus que le lieu impacte le résultat. Dans le Nord, le chanvre pousserait moins vite, moins fort. La durée d’ensoleillement pendant la floraison est différente. Les nuits plus froides en fin de saison freinent le développement de la fleur. La fleur a ici un développement plus optimal. C’est ce qu’on pense, et ce qu’on observe.
En plein été, ça sent l’herbe sèche. Mais au printemps, c’est autre chose. Le genêt fleurit en avril et mai, et ça embaume partout, des grandes plaques jaunes dans le paysage. Le troène aussi, avec ses fleurs très parfumées. Le thym et le romarin, sur les bordures des chemins et dans les petites clairières, là où la forêt leur laisse encore de la place. Et parfois, en s’approchant d’un pin ou d’un cèdre, les odeurs de résineux.
Le cadre de travail est incroyable. Il y a des moments où on lève les yeux et c’est magnifique, les falaises du Larzac en fond, les genêts en fleur. On se demande parfois quelle idée on a eu de venir cultiver sur des terres abandonnées parce que trop difficiles. Et puis on regarde autour. Et on reste.