On part d’un catalogue officiel limité, on teste, on observe, on garde ou on abandonne. La sélection variétale chez nous, c’est une accumulation lente d’expériences concrètes sur le terrain.
La première année, on a cultivé deux variétés. Sur les deux, on n’en a gardé qu’une.
D’année en année, on augmente la quantité cultivée sur les variétés qui ont fait leurs preuves, et on continue à en tester de nouvelles en parallèle, en petit volume, pour voir ce qu’elles donnent chez nous.
C’est un équilibre entre ce qu’on connaît et ce qu’on explore. Les variétés validées forment le gros de la production. Les nouvelles, on les observe sans s’y engager. Si elles déçoivent, on ne les replante pas au printemps suivant.
Il faut distinguer deux types de critères : les critères qualitatifs et les critères agronomiques. Le plus important, c’est la qualité. Une plante qui nous intéresse, c’est une plante avec un profil aromatique riche, une bonne texture, un beau visuel, des fleurs denses et brillantes, couvertes de résine. Si les terpènes ne sont pas là, si la fleur est creuse ou aérée, si la résine est absente, il n’y a rien à garder.
Le rendement, c’est secondaire. On sait faire pousser les plantes. Le sol est préparé, les conditions sont là. Une variété qui donne peu peut quand même avoir sa place si elle a un profil hors du commun. Ce qui manque le plus souvent dans les variétés décevantes, ce n’est pas le volume, c’est la qualité aromatique et la densité de la fleur.
Le critère agronomique qui compte vraiment, c’est la résistance au botrytis. Le botrytis, c’est un champignon opportuniste, la pourriture grise qu’on retrouve aussi sur les fraises. Sur des fleurs denses, quand il y a de l’humidité pendant un ou deux jours consécutifs en fin de saison, il peut s’installer et pourrir la récolte. Sur les trois dernières semaines avant la coupe, une seule période pluvieuse peut tout compromettre.
Ce risque est directement lié à la fin du cycle.
Comment se déroule la floraison et comment on décide du moment de la récolte →Toutes les variétés ne résistent pas de la même façon. C’est un critère de survie, pas de confort.
En tant que producteur professionnel, on ne peut pas cultiver n’importe quelle variété. On est soumis à un catalogue officiel de semences, commun à toute l’Union européenne. Ce catalogue liste les variétés autorisées. Si une variété n’y figure pas, on ne peut pas la planter légalement.
C’est une contrainte qui n’existe pas de la même façon pour les autres cultures. En bio, pour les légumes par exemple, on a la liberté de cultiver des variétés de son choix, à condition de trouver des semences bio. Pour le chanvre, non. La plante est plus réglementée que les autres. Le choix est limité, même si le catalogue s’est un peu étoffé ces dernières années.
Ce qu’on aimerait, c’est un relèvement du seuil de THC autorisé. Aujourd’hui, le seuil est à 0,2% en France. Si on passait à 0,6 ou 1%, comme c’est le cas en Italie ou en Suisse, on aurait accès à un panel de variétés beaucoup plus large. Il y a des dizaines de variétés qui donnent du 0,4, du 0,5, du 0,6 de THC, sans aucun effet psychoactif, mais avec des profils aromatiques bien plus développés, des fleurs plus résineuses, plus grasses, avec un goût et une texture meilleurs. Elles ne rentrent pas dans le cadre français actuel. Elles rentreraient dans un cadre à 0,6 ou 1%.
Les variétés inscrites au catalogue sont globalement bien sélectionnées pour rester sous le seuil. Mais il faut être attentif au moment de la récolte. Plus on attend, plus le taux de THC monte. Si on récolte trop tard, on dépasse. Avec un seuil plus élevé, on aurait une marge de manœuvre supplémentaire, et les plantes pourraient être récoltées à maturité optimale.
On a essayé des variétés autofloraison à deux reprises. La première fois, la plante était visuellement impressionnante, très productive pour une autoflo. Mais les fleurs étaient creuses, pas résineuses. C’était pas intéressant donc on n’a pas gardé.
La deuxième tentative, c’était pareil : ni la qualité ni le rendement n’étaient au rendez-vous. Les fleurs étaient trop aérées, pas compactes, pas belles, on a abandonné aussi.
Ce n’est pas une question de principe contre les autofleurs. Il y a de vraies raisons de s’y intéresser. Une autofloraison n’est pas sensible à la photopériode, elle fleurit selon son propre cycle, indépendamment de la durée du jour. On peut donc la mettre en terre plus tôt dans la saison, la récolter avant les variétés photopériodiques, libérer de la place dans le séchoir plus tôt. C’est un avantage logistique réel.
Le problème, c’est que le catalogue officiel propose peu d’autofloraisons, et celles qui y figurent n’ont pas encore bénéficié de suffisamment de travail de sélection variétale. La création variétale sur ces génétiques est encore jeune. Le résultat, c’est des plantes qui ne sont pas au niveau qualitatif qu’on cherche. Le jour où des autofloraisons de qualité apparaissent dans le catalogue, on regardera.
La question revient parfois : pourquoi ne pas produire vos propres semences, sélectionner vos propres génétiques ? C’est tentant. C’est un milieu passionnant, mais c’est un métier en soi. La sélection variétale demande du temps, des cycles répétés, une rigueur de travail qu’on ne peut pas assurer en parallèle de tout le reste.
On cultive le chanvre, on produit de l’huile d’olive, on gère l’exploitation dans son ensemble. On ne peut pas tout faire. C’est quelque chose qu’on a appris dans l’agriculture : chacun son métier. Tester des dizaines de variétés chaque saison, observer, sélectionner, stabiliser, c’est un travail à plein temps. Pas le nôtre, pour l’instant en tout cas.