Gestion de l’eau : entre sobriété et réalité

as de forage, pas de réseau. De l’eau de pluie récupérée, stockée, remontée en hauteur par des panneaux solaires, et distribuée au goutte-à-goutte sous les bâches. Une logistique entière construite pour ne gaspiller aucun litre de cette précieuse ressource.

Le chanvre peut survivre avec peu d’eau. On voit des cultures pousser dans des conditions arides, au Maroc, en altitude, avec presque rien. Mais dans ces conditions, les plantes sont petites, les rendements faibles, et ce n’est clairement pas ce qu’on cherche. Si on veut de belles plantes, des fleurs bien développées, une saison complète, il faut de l’eau.

Sur nos grosses plantes, on peut apporter entre dix et vingt litres par plant et par jour selon les périodes. Sur le cycle complet, on est probablement autour de deux à trois cents millimètres apportés en cumulé sur notre parcelle.

Du goutte-à-goutte partout sous les bâches

Toute notre irrigation est en goutte-à-goutte, posé sous les bâches d’ensilage. C’est la méthode la plus économe en eau. Certes, ce n’est pas ce que les plantes préfèrent, elles aiment quand l’eau vient du ciel et mouille tout, mais en termes d’efficacité, il n’y a pas mieux.

La clé, c’est la densité de goutteurs. On quadrille l’intégralité de la parcelle, avec un goutteur tous les trente à quarante centimètres, pas seulement au pied des plantes, mais de partout. L’idée, c’est que les racines puissent explorer l’ensemble du volume de sol, pas juste la zone directement sous la plante. Et elles le font vraiment. On l’a vu : les racines traversent les rangs et vont chercher de l’eau dans le rang voisin, elles quadrillent tout le sol en dessous. Bien évidemment cela nécessite plusieurs kilomètres de tuyaux sur nos parcelles pour y arriver et un certain temps de mise en place, mais ça en vaut la peine.

L’eau vient du ciel, pas d’un forage

On ne pompe pas dans une nappe, on n’est pas connectés au réseau d’eau agricole du Languedoc, le BRL, qui alimente une grande partie des exploitations de la région. On travaille uniquement avec l’eau de pluie, récupérée et stockée.

Le forage, on y avait pensé au départ. Mais, d’après les études d’hydrogéologie, l’eau ne se trouve pas avant quatre-vingts mètres de profondeur, et encore, les débit restent incertains et nous ne sommes même pas sur d’en avoir à cette profondeur.

forer dans ces couches, c’est risquer de percer des couches imperméables, de perturber la circulation souterraine, d’assécher des sources ou des rivières plus loin. Autour de chez nous, des rivières qui coulaient toute l’année ne coulent plus que quelques semaines. Il y a des années très humides où elles restent à sec. Ce n’est pas uniquement le réchauffement climatique. Les forages ont leur part de responsabilité. Sur un principe éthique, on est contents de ne pas en avoir fait.

Si on avait pu se connecter au BRL dès le départ, on l’aurait fait. C’est de l’eau en volume suffisant, répartie dans le temps, accessible pour un coût raisonnable. Mais nos parcelles ne sont pas accessibles pour les travaux de connexion nécessaires. On n’a pas eu le choix.

Eau de pluie, pompe solaire, bassin : notre système d’irrigation autonome

La solution qu’on a construite : récupérer l’eau de pluie lors des épisodes pluvieux, la stocker dans un bassin creusé dans le sol avec une bâche, puis la remonter en hauteur grâce à une pompe alimentée par des panneaux solaires. L’eau stockée en hauteur peut ensuite redescendre par gravité vers les parcelles.

Le terrain accidenté, qui est une contrainte pour beaucoup de choses, devient ici un avantage. L’eau coule, on peut la guider, on peut la stocker à différentes altitudes, on peut jouer avec la gravité. Pour la gestion de l’eau, les dénivelés c’est une vraie force.

Aujourd’hui, notre réserve principale fait vingt mètres cubes. C’est trop juste. En pleine saison, ça représente à peu près une journée d’arrosage. Certains jours nuageux, quand la pompe solaire tourne moins, la réserve tampon en hauteur ne se remplit pas assez vite. On tombe en flux tendu. On prévoit d’agrandir le bassin cette saison pour avoir davantage de marge.

La bâche comme deuxième système d’économie d’eau

Un sol nu arrosé le matin est sec le soir, sous quarante degrés en juillet. Sous la bâche, c’est mouillé en permanence. L’eau ne s’évapore pas. Elle reste, et même, elle condense sous la bâche. C’est une raison supplémentaire pour laquelle les bâches d’ensilage ne sont pas un luxe sur notre exploitation : sans elles, on consommerait probablement le double d’eau pour le même résultat.

La qualité du sol joue aussi. Un sol avec un bon taux de matière organique retient beaucoup mieux l’eau qu’un sol pauvre. Chaque amélioration du sol sur nos parcelles, c’est aussi moins d’eau nécessaire.

C'est pour ça que la préparation du sol n'est pas qu'une question agronomique.

Comment on construit un sol vivant à partir d'une friche et ce que ça change sur le long terme →

Quand la chaleur fait plus mal que la sécheresse

La première saison de chanvre, on a eu un épisode de canicule pendant lequel les feuilles ont grillé sur certaines plantes. Pas par manque d’eau : les plantes étaient bien arrosées. C’était la chaleur pure. En une après-midi à plus de quarante degrés, les feuilles brûlent. Ce n’est pas un problème hydrique, c’est un problème thermique.

Sur les cultures maraîchères, c’est encore plus visible. À partir de trente-deux degrés, les tomates arrêtent de se féconder correctement. Les fleurs avortent, les fruits ne nouent pas. À trente-cinq degrés, tout végète. Il y a un mois, parfois six semaines en plein été, où les cultures maraîchères ralentissent ou s’arrêtent presque. La chaleur, pas la soif, est le facteur limitant.

On essaie de ne jamais laisser nos plantes en stress hydrique visible. Mais entre une plante qui montre qu’elle a soif et une plante qui souffre sans le montrer, il y a tout un stade intermédiaire difficile à lire. Une plante peut avoir soif depuis trois jours sans que ça soit visible à l’oeil. C’est une des raisons pour lesquelles on aimerait automatiser l’irrigation, avec des sondes dans le sol, pour ne pas arroser à l’aveugle.

L’hiver, l’ennemi, c’est l’excès d’eau

On parle toujours de la sécheresse d’été. Mais la gestion de l’eau en hiver, c’est l’autre problème. Nos parcelles sont en bas de versants. Toute l’eau de la montagne redescend par chez nous, en surface et en souterrain. En hiver, certaines parcelles sont inondées pendant plusieurs semaines. La pluie a fini de tomber depuis longtemps, mais l’eau continue de sortir du sol. Elle forme de petites sources spontanées, elle ruisselle de partout.

On a dû creuser des fossés autour des parcelles pour drainer. Sans ça, le sol est asphyxié, les racines ne peuvent pas respirer, et la structure qu’on a construite patiemment se dégrade. La gestion de l’eau ici, c’est autant retenir en été qu’évacuer en hiver.